Er-Maez

Dehors, la nature, la campagne, l’environnement,
Ecouter, arpenter, récolter, cueillir, collecter, dire, témoigner, transmettre, ressentir,
Ma première prise de conscience de l’empreinte sonore humaine à la campagne date d’il y a de nombreuses années. J’avais fait l’acquisition d’un enregistreur numérique, je me promenais dans mon jardin pour enregistrer les nombreux oiseaux que je voyais s’affairer et que j’entendais à longueur de journée. Un casque sur les oreilles, je guettais les passereaux pour enregistrer leurs chants.
Et là, surprise, des bagnoles, des camions, des tracteurs, des avions. Bref j’entendais tout un tas de moteurs, que je n’entendais pas avec mes deux oreilles. En fait que mon cerveau évacuait de l’image sonore alors que j’étais concentré sur les chants des oiseaux.
Mais à travers le casque, mon cerveau mettait tous les sons qu’il recevait sur un même plan. J’entendais alors les grondements des moteurs à des kilomètres à la ronde autant que les rouge-gorges, mésanges et autres troglodytes qui peuplent mon jardin.
Le temps passe…
Les gens aussi…
Des occasions manquées de parler du monde, de ses transformations, de transmission…
Ici en Bretagne, dans les campagnes, ça veut dire changement de langue, le breton et le gallo ont laissé la place au français, et changement de terre, le bocage et les chemins creux ont laissé la place aux charrues 12 soc.
Un matin de mai 2025, Marguerite a 100 ans. Moi, je suis plus près de mes 50 que de mes 20 ans.
Ayet eo poent. Il est temps.
Avec l’aide précieuse de Pascal Rueff, je lance les enregistreurs.

C’est quoi le sujet ? De quoi je veux causer ?
De dehors, du rapport que j’ai à dehors, er-maez, ar maezioù, les campagnes, la nature, d’où je viens, où je vis, dans quel état c’est, d’où ça vient, comment c’était avant. Ça sera comment pour nos enfants.
Petit à petit, en y réfléchissant, je me rends compte que, sans en avoir pris conscience, depuis bientôt 25 ans que je vis en pays gallo, je me déplace sur un territoire qui est devenu le mien, un territoire au sens animalier du terme, un bout de pays que j’arpente, tantôt pour les amis, tantôt pour la campagne.
Guidé par le Guébriand. Ce cours d’eau qui passe à quelques mètres de la maison, que je retrouve en Forêt de la Hunaudaye ou que l’on suit en famille jusqu’à la mer, en baie de l’Arguenon.
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C’est aussi un territoire marqué par le klaxon du TER un peu avant la gare de Landébia sur la ligne Dinan – Lamballe, un TER qui longe la forêt avant de rentrer dans la campagne de Lamballe et les landes de la Poterie. Une sacrée empreinte sonore, ce klaxon de 7h12.

Très vite l’idée d’enregistrer ces espaces sonores, faire du field-recording, prend une autre dimension. Ce n’est pas tant enregistrer ces ambiances qui m’intéresse, c’est collecter ces lieux, qu’ils témoignent de ce qu’ils sont aujourd’hui, et revenir, tout au long de l’année, les écouter, les arpenter, récolter ce qu’ils ont à dire.
Vous souvenez-vous du silence du ciel pendant le covid, sans les avions ? Un jour, peut-être que le ciel ne sera à nouveau plus rempli que du chant des oiseaux...
Alors, collecter ces nuits traversées par ces dizaines d’avions, c’est aussi témoigner de notre époque. Même si ce n’est sûrement pas beau en soi.

exemple de la carte des avions en vol en temps réel le 14 février 2026 à 19h48
Et la parole
Je n’ai pas souhaité la prendre dans ce processus. L’accordéon parlera pour moi. En acoustique, déambulant dans ces collectages d'espaces naturels.
Mais j’avais envie d’en discuter avec les autres, des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, des proches pour la plupart.
Et vous ? Vous vivez comment avec la nature ? L’environnement ? Le dehors ?
L’urgence, c’était d’en discuter avec Marguerite. Ça a été un très beau moment. On était content d’être là, de partager, d’échanger. Et puis on a discuté de tout très vite, je suis revenu plusieurs fois. Jusqu’à ce que la grippe l’emporte début 2026.

Pour mes autres compagnons dans ces échanges, je me suis dit que ces discussions à bâtons rompus, leur collectage, la récolte de paroles fraiches et franches me feraient une belle matière sonore. Et aussi des textes plus personnels d’amis qui ont accepté de se livrer un peu.
Ainsi, petit à petit, ce projet a vu son territoire s’agrandir.
Vous pourrez vous promener sur la carte du mien, de territoire.
Y voir des photos de ces endroits où j’ai posé ma tête et la KU, cette tête qui enregistre « comme en vrai », en binaural.
Y passer un moment, court ou long, un casque sur la tête, écouter ces lieux vous raconter leur vie.
Y écouter se tisser un dialogue entre dehors, les gens et mon accordéon.
Et enfin, quand le temps sera venu, se poser dans un écrin sonore, en vrai, avec d’autres gens, où l’accordéon se déployera entre arbres, ruisseaux, oiseaux et paroles humaines et où nous pourrons en parler ensemble de vive voix.
Et chez vous, vous entendez quoi ? Vous vivez comment avec le dehors ?

