La tablature, pour quoi faire ?

Ça fait un moment que ça me turlupine, que je m'interroge, que j'échange avec des collègues, avec mes élèves. Alors voilà, un début de réflexion couchée sur le papier concernant les tablatures ou plutôt leur utilisation par les accordéonistes pour jouer de la musique bretonne.

Qui n'a jamais rencontré un accordéoniste incapable de jouer quoi que ce soit sans son imposant classeur de tablatures ? C'est sa bible à lui, tout y est bien rangé, par danses, par ordre alphabétique, par thèmes … Souvent l'interprétation de ces airs ressemble à une récitation enfantine, juste quant aux mots mais malhabile ou maladroite quant au sens. Comprenez moi bien, je ne me moque pas ou ne dédaigne pas ces accordéonistes. Je suis plutôt malheureux. J'y vois la quantité plutôt que la qualité, une application rigoureuse d'un texte plutôt que la liberté de parole, des redites plutôt qu'une prise de parole personnelle. La peur de mal faire, un manque de confiance en soi, un certain papillonnage aussi peut-être, on se cache derrière le classeur pour ne pas se mettre en première ligne, mais de fait on ne voit plus les autres, ceux qui jouent avec nous, ceux qui dansent sur notre musique, ceux qui nous écoutent. La faute aux tablatures ? La faute au professeur ?

 

La tablature, quoi qu'est-ce ?

La tablature, c'est un dessin représentant les gestes à exécuter pour jouer une musique. Ce n'est pas à proprement parler une partition qui, elle, donne à voir les sons de la musique, hauteur, durée, éventuellement nuance … Et là se pose l'éternelle question lorsqu'il s'agit de musique de tradition orale, écrire ou ne pas écrire ? Traduction ? Trahison ?

Je vous livre à réflexion, une citation de Marguerite Gauthier-Villars (1890-1946 collectrice dans le Centre-France, compositrice) dans la préface de son recueil des chansons au Villard-de-Lans publié en 1929  : « fixer par écrit ces œuvres fines et légères venues jusqu' à nous par tradition orale c'est leur enlever le charme de la vie, c'est clouer le papillon sur la planche du collectionneur » Je ne vais pas répondre à cette question épineuse ici, d'autant que je souhaite plutôt parler tablature. Mais la tablature, est-ce de l'écriture ? Et si oui de quelle écriture s'agit-il ?

En fait, je ne suis pas sûr qu'écrire soit le problème, je pense qu'il s'agit d'un quiproquo et que le problème nait plutôt de la lecture !

 

Tablature, mode d'emploi

En effet, je pense que le problème vient de ce qu'on attend d'une partition ou dans le cas qui nous occupe d'une tablature. Alors qu'en est-il ? Nous utilisons un outil de la musique savante occidentale écrite pour coder une musique de tradition orale où il existe des règles mais pas les mêmes que dans la musique savante occidentale. Alors toutes les règles de notre musique (on est bien d'accord qu'ici je ne parle que de musique bretonne) sont-elles codifiables par cet outil ? Faut-il prendre des précautions particulières ?

Questions délicates, d'autant que je ne suis pas un grand praticien de l'écrit, je sais lire / écrire des partitions, tablatures mais mes différentes expériences (jeu en bagad, pour des créations de cercles celtiques, composition de musique pour des spectacle de danses) m'amènent à penser que dans tous les cas, on n'écrit pas toutes les informations sur la partition et j'ajouterai que les plus importantes ne sont souvent pas transcrites sur le papier. A fortiori il en est de même pour la tablature.

Pour être clair, je pense que la tablature est un aide mémoire ni plus ni moins. Elle peut être plus facile à utiliser dans le temps que les enregistrements car elle est souvent plus facile à classer et donc plus aisée pour retrouver tel ou tel air, les archiver … Mais elle ne peut pas supplanter ou même se passer d'une source sonore.

Elle ne représente que le squelette d'un air, que la version la plus simple, celle à partir de laquelle on fera la musique. Elle n'a en aucun cas la prétention de représenter toute la complexité de la musique et il faut que son utilisateur en soit conscient, qu'il ne lui donne pas des capacités qu'elle n'a pas. Si je me retrouve avec la tablature d'un pilé menu (danse en ronde de Haute Bretagne) et que je n'ai pas le son de cet air ou que je n'ai jamais entendu jouer de pilé menu et que je n'ai donc aucune idée de comment le jouer, ce beau dessin ne me permettra pas de jouer le pilé menu inscrit car je ne saurai pas quel temps accentuer, à quel tempo jouer, y a t-il un groove particulier ? un style particulier ? … Je jouerai un air mais il y a peu de chance pour que je joue un air de manière convenable à faire danser le pilé menu. De plus, sur cette version simple, les variantes, les temps forts, les nuances, le tempo, etc ne sont souvent pas indiqués voire jamais et cela est normal puisque la tablature est avant tout pour soi.

Ce qui me permet d'évoquer un autre point essentiel, la tablature en tant qu'aide mémoire personnel représente la version squelette d'une personne et donc l'harmonie, le phrasé (pousser/tirer ou croisé) les doigtés sont des possibilités parmi beaucoup d'autres et ne contiennent donc aucune vérité, juste la proposition de quelqu'un. Il est donc nécessaire de critiquer la tablature, de la faire sienne pour ensuite l'utiliser pour jouer. Par la suite, le travail d'appropriation, de personnalisation est un long et lent chemin qui demande d'accepter de se tromper, d'écouter de la musique (pour faire ses goûts), de pratiquer, de chercher, de parfois ne pas trouver, d'essayer encore, de considérer chaque morceau comme un univers à lui tout seul. L'accompagnement par un professeur peut être utile pour ce travail mais il n'est pas suffisant. Mais déjà, tout ceci ne rentre plus dans mon p'tit bout de réflexion.

Alors, bien sûr, se pose la question de l'utilisation des tablatures dans les cours d'accordéon mais là le problème est posé aux professeurs, à eux d'y répondre, d'en faire l'apprentissage auprès des élèves, d'en faire la prévention.